{"id":40,"date":"2020-08-24T22:40:12","date_gmt":"2020-08-24T20:40:12","guid":{"rendered":"https:\/\/doctotoscope.wordpress.com\/?p=40"},"modified":"2023-05-10T14:17:02","modified_gmt":"2023-05-10T12:17:02","slug":"de-la-peur-de-ne-pas-etre-une-bonne-soignante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/doctotoscope.fr\/index.php\/2020\/08\/24\/de-la-peur-de-ne-pas-etre-une-bonne-soignante\/","title":{"rendered":"De la peur de ne pas \u00eatre une bonne soignante."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/i473ybeztf.preview.infomaniak.website\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/4aa10685-9a14-4d12-b265-a428187e0f55.jpg?w=768\" alt=\"Bougie \" class=\"wp-image-69\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\"><strong>Parfois, j&rsquo;ai peur<\/strong>. Ce que crains ? Tout simplement de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur. Car derri\u00e8re la blouse, il y a aussi un \u00eatre humain, en chair et en os, soumis aux \u00e9motions humaines et pris dans la nasse de ses exp\u00e9riences pass\u00e9es. On ne peut jamais pr\u00e9voir comment notre comportement va affecter l&rsquo;Autre, et vice-versa. Parfois, certain\u00b7es patient\u00b7es me renvoient \u00e0 mes propres souvenirs. C&rsquo;est d\u00e9licat, il faut savoir conserver la distance. Or, \u00e0 la Fac&rsquo; de m\u00e9decine, il n&rsquo;y a pas de cours sur les relations humaines, pas de r\u00e9elle mise en pratique. On ne nous apprend pas comment g\u00e9rer la relation avec les patient\u00b7es. A la sortie de l&rsquo;adolescence, nous sommes projet\u00e9\u00b7es en stage, sur le terrain, o\u00f9 nous passons des semaines pendus aux basques des internes et des chef\u00b7fes, embolisant les couloirs, g\u00eanant le personnel param\u00e9dical, sans jamais vraiment trouver notre place (\u00e0 part celle \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fax et de la machine \u00e0 ECG). On nous apprend \u00e0 \u00eatre de parfaits technicien\u00b7nes, de bons clinicien\u00b7nes ; mais quid de l&rsquo;\u00e2me humaine? Qui s&rsquo;en pr\u00e9occupe encore? <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\"><strong>Parfois, j&rsquo;ai peur de mal faire<\/strong>. J&rsquo;ai peur d&rsquo;\u00eatre maladroite, de blesser par mes paroles. La \u00ab\u00a0neutralit\u00e9 bienveillante\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas inn\u00e9e, cela s&rsquo;apprend. Il faut se d\u00e9construire, et surtout d\u00e9construire tout ce qui nous a \u00e9t\u00e9 inculqu\u00e9 pendant les \u00e9tudes de M\u00e9decine, qui consistent surtout en un bourrage de cr\u00e2ne paternaliste \/ misogyne \/ raciste \/ homophobe \/ transphobe <em>(rayez la mention inutile)<\/em>. D\u00e9cortiquer chaque raisonnement, chaque r\u00e9flexion, chaque pens\u00e9e, se remettre en question, questionner encore et encore. Peu de mes consoeurs et confr\u00e8res ont le courage de s&rsquo;y coller, et tr\u00e8s honn\u00eatement, je suis rest\u00e9e tr\u00e8s longtemps \u00e0 faire l&rsquo;autruche, confortable la t\u00eate dans le sable. Car, ne nous voilons pas la face, la majorit\u00e9 de la culture carabine est ouvertement d\u00e9gradante envers les minorit\u00e9s. Sous couvert de \u00ab\u00a0<em>d\u00e9compresser<\/em>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>d&rsquo;humour<\/em>\u00ab\u00a0, une grande partie des m\u00e9decin\u00b7iennes se permet des jugements \u00e0 l&#8217;emporte-pi\u00e8ce, hautains, envelopp\u00e9\u00b7es de leur ego dans leur tour d&rsquo;ivoire. Et m\u00eame si je fais de mon mieux, je sais que ce n&rsquo;est pas assez &#8211; et \u00e7a ne le sera s\u00fbrement jamais. Je refuse d&rsquo;envisager de faire du mal \u00e0 mes patient\u00b7es (<em>Primum non nocere<\/em>), pourtant je sais qu&rsquo;un jour \u00e7a arrivera fatalement, que ce soit par maladresse, \u00e9tourderie, fatigue, ou inadvertance. Parce que ce genre de combat se m\u00e8ne jour apr\u00e8s jour et pas seulement avec les autres, mais surtout avec soi-m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\"><strong>Parfois, j&rsquo;ai peur de m&rsquo;\u00eatre tromp\u00e9e de voie<\/strong>, je me demande ce que je fais l\u00e0. Je me sens compl\u00e8tement inadapt\u00e9e, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce monde herm\u00e9tique, insensible, refusant de se remettre en question. Pourtant, moi, des questions, j&rsquo;en ai des centaines de milliers. Pourquoi pourquoi pourquoi, clame mon cerveau t\u00eatu. Mais sous couvert d&rsquo;humilit\u00e9 et  d&rsquo;apprentissage <em>\u00ab\u00a0par compagnonnage\u00a0\u00bb<\/em>, on nous incite \u00e0 nous taire, \u00e0 respecter la parole de nos a\u00een\u00e9\u00b7es, \u00e0 dire amen \u00e0 tout sans jamais douter. Les libres penseurs sont mis \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, moqu\u00e9s, humili\u00e9s quasi syst\u00e9matiquement. C&rsquo;est un univers particulier, o\u00f9 le moindre \u00e9cart est point\u00e9 du doigt, la moindre diff\u00e9rence fustig\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\"><strong>Parfois, j&rsquo;ai peur de me tromper.<\/strong> C&rsquo;est humain, se tromper. Pourtant, dans l&rsquo;imaginaire collectif, le\u00b7la m\u00e9decin\u00b7ienne n&rsquo;a pas le droit \u00e0 l&rsquo;erreur. En tant que jeune docteur\u00b7e, franchement, c&rsquo;est l&rsquo;angoisse. Parfois \u00e7a m&#8217;emp\u00eache de dormir la nuit, parfois je me dis que mes patients doivent me juger. Non, je n&rsquo;ai pas la science infuse, et je n&rsquo;ai pas r\u00e9ponse \u00e0 tout. Et vous savez quoi ? C&rsquo;est <span style=\"text-decoration:underline;\">normal<\/span>. Mais on nous enseigne d\u00e8s nos plus jeunes ann\u00e9es \u00e0 tendre vers la perfection, le \u00ab\u00a0moyen\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas tol\u00e9r\u00e9 ici. Nous sommes soit-disant \u00ab\u00a0<em>l&rsquo;\u00e9lite de la nation<\/em>\u00a0\u00bb (sic), et en tant que tel nous n&rsquo;avons pas droit \u00e0 l&rsquo;erreur. Alors on se tait, on fait semblant, on tremble int\u00e9rieurement, c&rsquo;est m\u00eame un tsunami d&rsquo;angoisse qui ravage tout sur son passage en nous laissant vid\u00e9\u00b7e de toutes nos forces, mais on reste impassible. Parce qu&rsquo;il le faut. Parce qu&rsquo;on n&rsquo;a pas le choix, dans le syst\u00e8me actuel. Pourtant, je continue \u00e0 croire et \u00e0 plaider pour une <span style=\"text-decoration:underline;\">m\u00e9decine plus humaine<\/span>, une m\u00e9decine qui laisserait le choix aux individus &#8211; patient\u00b7es et soignant\u00b7es -, une m\u00e9decine qui ne d\u00e9shumaniserait pas, une m\u00e9decine qui serait d&rsquo;ailleurs plus cr\u00e9dible. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\"><strong>Parfois, j&rsquo;ai peur de ne pas \u00eatre assez<\/strong> : pas assez comp\u00e9tente, pas assez empathique, pas assez dipl\u00f4m\u00e9e, pas assez bien class\u00e9e, pas assez neutre, pas assez gentille, pas assez calme, pas assez \u00ab\u00a0dans le moule\u00a0\u00bb. Je redoute le jugement de mes pair\u00b7es et des patient\u00b7es, je me bride, je me tais, je bouillis int\u00e9rieurement sans avoir le courage de dire \u00e0 ce\u00b7tte chef\u00b7fe d\u00e9testable que ses propos sont inf\u00e2mes et r\u00e9voltants. Je voudrais faire tellement plus pour mes patient\u00b7es, mais \u00e7a n\u00e9cessite de tout envoyer bouler, de me dresser contre un syst\u00e8me entier qui pr\u00e9conise l&rsquo;omerta, et je ne me sens pas assez forte pour y faire face seule. Pourtant, ils le m\u00e9ritent mes patient\u00b7es, et je culpabilise. Ils sont dignes de ce genre de combat, d&rsquo;un <em>David contre Goliath<\/em> moderne, sans fioritures ni franfreluches.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-justify wp-block-paragraph\"><strong>Parfois, je ne me sens pas l\u00e9gitime<\/strong>. \u00catre \u00e0 la fois soignante et patiente permet d&rsquo;avoir un point de vue tout neuf sur le monde m\u00e9dical, mais me place parfois dans des situations paradoxales. Comment rester de marbre face \u00e0 de situations que l&rsquo;on a personnellement v\u00e9cues? Cela donne \u00e0 la fois un avantage et un d\u00e9savantage ;  l\u00e0 o\u00f9 les autres m\u00e9decin\u00b7iennes se contenteront de prescrire selon leurs connaissances, on prescrit avec nos tripes. Et on repense \u00e0 ces patient\u00b7es la nuit, on se demande si iels vont bien, si iels vivent la m\u00eame chose que l&rsquo;on a v\u00e9cue, si iels s&rsquo;en remettront. Et pendant que les autres font la f\u00eate, on a la t\u00eate pleines de ces histoires semblables, si semblables que parfois elles s&rsquo;entrem\u00ealent et qu&rsquo;on ne sait plus distinguer le vrai du faux. On souffre avec eux, on prend \u00e0 c\u0153ur et on s&rsquo;en m\u00eale, bien plus que \u00e7a ne devrait. \u00c7a nous touche, et on n&rsquo;y peut absolument rien, parce qu&rsquo;on est aussi humain\u00b7e qu&rsquo;eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Parfois, je suis fatigu\u00e9e<\/strong>, m\u00eame si j&rsquo;adore (enfin) mon m\u00e9tier. Et toutes ces peurs, ces angoisses, ces doutes, ces appr\u00e9hensions et ces craintes tourbillonnent sans fin dans les m\u00e9andres de mon esprit agit\u00e9. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois, j&rsquo;ai peur. Ce que crains ? Tout simplement de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur. Car derri\u00e8re la blouse, il y a aussi un \u00eatre humain, en chair et en os, soumis aux \u00e9motions humaines et pris dans la nasse de ses exp\u00e9riences pass\u00e9es. On ne peut jamais pr\u00e9voir comment notre comportement va affecter l&rsquo;Autre, et vice-versa. Parfois, certain\u00b7es patient\u00b7es me renvoient \u00e0 mes propres souvenirs. C&rsquo;est d\u00e9licat, il faut savoir conserver la distance. Or, \u00e0 la Fac&rsquo; de m\u00e9decine, il n&rsquo;y a pas de cours sur les relations humaines, pas de r\u00e9elle mise en pratique. On ne nous apprend pas comment g\u00e9rer la relation avec les patient\u00b7es. A la sortie de l&rsquo;adolescence, nous sommes projet\u00e9\u00b7es en stage, sur le terrain, o\u00f9 nous passons des semaines pendus aux basques des internes et des chef\u00b7fes, embolisant les couloirs, g\u00eanant le personnel param\u00e9dical, sans jamais vraiment trouver notre place (\u00e0 part celle \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du fax et de la machine \u00e0 ECG). On nous apprend \u00e0 \u00eatre de parfaits technicien\u00b7nes, de bons clinicien\u00b7nes ; mais quid de l&rsquo;\u00e2me humaine? Qui s&rsquo;en pr\u00e9occupe encore? Parfois, j&rsquo;ai peur de mal faire. J&rsquo;ai peur d&rsquo;\u00eatre maladroite, de blesser par mes paroles. La \u00ab\u00a0neutralit\u00e9 bienveillante\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas inn\u00e9e, cela s&rsquo;apprend. 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Je me sens compl\u00e8tement inadapt\u00e9e, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce monde herm\u00e9tique, insensible, refusant de se remettre en question. Pourtant, moi, des questions, j&rsquo;en ai des centaines de milliers. Pourquoi pourquoi pourquoi, clame mon cerveau t\u00eatu. Mais sous couvert d&rsquo;humilit\u00e9 et d&rsquo;apprentissage \u00ab\u00a0par compagnonnage\u00a0\u00bb, on nous incite \u00e0 nous taire, \u00e0 respecter la parole de nos a\u00een\u00e9\u00b7es, \u00e0 dire amen \u00e0 tout sans jamais douter. Les libres penseurs sont mis \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, moqu\u00e9s, humili\u00e9s quasi syst\u00e9matiquement. C&rsquo;est un univers particulier, o\u00f9 le moindre \u00e9cart est point\u00e9 du doigt, la moindre diff\u00e9rence fustig\u00e9e. Parfois, j&rsquo;ai peur de me tromper. C&rsquo;est humain, se tromper. Pourtant, dans l&rsquo;imaginaire collectif, le\u00b7la m\u00e9decin\u00b7ienne n&rsquo;a pas le droit \u00e0 l&rsquo;erreur. En tant que jeune docteur\u00b7e, franchement, c&rsquo;est l&rsquo;angoisse. Parfois \u00e7a m&#8217;emp\u00eache de dormir la nuit, parfois je me dis que mes patients doivent me juger. Non, je n&rsquo;ai pas la science infuse, et je n&rsquo;ai pas r\u00e9ponse \u00e0 tout. Et vous savez quoi ? C&rsquo;est normal. Mais on nous enseigne d\u00e8s nos plus jeunes ann\u00e9es \u00e0 tendre vers la perfection, le \u00ab\u00a0moyen\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas tol\u00e9r\u00e9 ici. Nous sommes soit-disant \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9lite de la nation\u00a0\u00bb (sic), et en tant que tel nous n&rsquo;avons pas droit \u00e0 l&rsquo;erreur. Alors on se tait, on fait semblant, on tremble int\u00e9rieurement, c&rsquo;est m\u00eame un tsunami d&rsquo;angoisse qui ravage tout sur son passage en nous laissant vid\u00e9\u00b7e de toutes nos forces, mais on reste impassible. Parce qu&rsquo;il le faut. Parce qu&rsquo;on n&rsquo;a pas le choix, dans le syst\u00e8me actuel. 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Je voudrais faire tellement plus pour mes patient\u00b7es, mais \u00e7a n\u00e9cessite de tout envoyer bouler, de me dresser contre un syst\u00e8me entier qui pr\u00e9conise l&rsquo;omerta, et je ne me sens pas assez forte pour y faire face seule. Pourtant, ils le m\u00e9ritent mes patient\u00b7es, et je culpabilise. Ils sont dignes de ce genre de combat, d&rsquo;un David contre Goliath moderne, sans fioritures ni franfreluches. Parfois, je ne me sens pas l\u00e9gitime. \u00catre \u00e0 la fois soignante et patiente permet d&rsquo;avoir un point de vue tout neuf sur le monde m\u00e9dical, mais me place parfois dans des situations paradoxales. Comment rester de marbre face \u00e0 de situations que l&rsquo;on a personnellement v\u00e9cues? Cela donne \u00e0 la fois un avantage et un d\u00e9savantage ; l\u00e0 o\u00f9 les autres m\u00e9decin\u00b7iennes se contenteront de prescrire selon leurs connaissances, on prescrit avec nos tripes. Et on repense \u00e0 ces patient\u00b7es la nuit, on se demande si iels vont bien, si iels vivent la m\u00eame chose que l&rsquo;on a v\u00e9cue, si iels s&rsquo;en remettront. Et pendant que les autres font la f\u00eate, on a la t\u00eate pleines de ces histoires semblables, si semblables que parfois elles s&rsquo;entrem\u00ealent et qu&rsquo;on ne sait plus distinguer le vrai du faux. On souffre avec eux, on prend \u00e0 c\u0153ur et on s&rsquo;en m\u00eale, bien plus que \u00e7a ne devrait. \u00c7a nous touche, et on n&rsquo;y peut absolument rien, parce qu&rsquo;on est aussi humain\u00b7e qu&rsquo;eux. Parfois, je suis fatigu\u00e9e, m\u00eame si j&rsquo;adore (enfin) mon m\u00e9tier. 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